Le modèle du manager strictement rationnel appartient désormais au passé. Non pas parce que la rationalité a perdu de sa valeur, mais parce qu’elle ne suffit plus à piloter des équipes dans un environnement saturé de complexité, d’incertitude et de surcharge cognitive. Les organisations d’aujourd’hui ne se dirigent plus uniquement avec des procédures, des réunions et des indicateurs ; elles se dirigent aussi, et surtout, avec des humains dont les émotions influencent la mémoire, la prise de décision, la motivation et même la créativité. Dans ce contexte, l’intelligence émotionnelle n’est ni un supplément de confort relationnel ni une compétence “soft”. Elle constitue un levier neurocognitif essentiel pour garantir la qualité du raisonnement, la stabilité des équipes et la durabilité des performances. Comprendre les émotions, les réguler et les intégrer à la réflexion n’a plus rien d’une qualité intuitive ou d’un trait de personnalité : c’est une nécessité stratégique.
L’intelligence émotionnelle : une compétence mesurable, pas une vague sensibilité
L’intelligence émotionnelle reste trop souvent réduite à un trait de caractère vague : être “à l’écoute”, “bienveillant”, “sensible aux autres”. En réalité, la recherche scientifique décrit une compétence beaucoup plus structurée, impliquant des processus cognitifs et cérébraux spécifiques. Elle se compose de quatre capacités coordonnées: percevoir, comprendre, réguler et utiliser les émotions, qui mobilisent chacune des réseaux neurobiologiques différents, mais complémentaires.
Percevoir les émotions ne relève pas d’une intuition ou d’une empathie “naturelle”. C’est une aptitude perceptive, fondée sur la capacité à détecter des signaux subtils : variations du ton de la voix, micro-expressions, tensions corporelles, rythme de la respiration. Ces interprétations rapides sont assurées notamment par l’amygdale, le cortex fusiforme (pour la lecture du visage) et les circuits de l’insula, qui intègrent les signaux internes (interoception). Un manager qui maîtrise cette perception fine repère plus tôt les tensions, les incompréhensions, les pertes d’engagement. Il dispose d’informations précieuses que d’autres ignorent, et peut ajuster avant que la situation ne se cristallise.
Comprendre les émotions représente une seconde étape : transformer ces signaux en information exploitable. Cette compréhension mobilise le cortex préfrontal médian et la jonction temporo-pariétale, zones impliquées dans la mentalisation et l’analyse contextuelle. Il s’agit de reconnaître non seulement l’émotion, mais aussi sa cause probable, son intensité, sa logique. Dans le travail, cela permet par exemple de distinguer une frustration liée à une surcharge ponctuelle d’une colère symptomatique d’un problème structurel, ou encore une résistance liée à la peur d’un changement d’une opposition rationnelle à une décision. Sans cette distinction, le manager risque de réagir à côté du problème réel.
La régulation émotionnelle constitue ensuite le cœur de l’intelligence émotionnelle. Elle repose largement sur l’activité du cortex préfrontal ventromédian, qui module l’amygdale et aide à revenir à un état compatible avec la lucidité. Réguler ne signifie pas “étouffer” ou “ignorer” ses émotions, mais ajuster leur intensité pour conserver une capacité de raisonnement. Un manager capable de réguler ses propres réactions évite l’escalade émotionnelle : il choisit comment répondre, avec quel ton, à quel moment. Il protège ainsi la sécurité psychologique du collectif et évite de créer des réactions de menace dans le cerveau des collaborateurs.
Enfin, utiliser les émotions de manière stratégique est la dimension la plus avancée de l’IE. Cela consiste à intégrer les émotions (les siennes ou celles des autres) comme une donnée essentielle dans la prise de décision : percevoir l’élan d’une équipe, anticiper une résistance, renforcer une motivation naissante, faire évoluer le climat émotionnel pour favoriser la collaboration. Cette capacité repose sur l’intégration préfrontale : c’est la faculté d’articuler émotion et cognition pour décider mieux, et non malgré les émotions. Ainsi comprise, l’intelligence émotionnelle n’est pas une simple disposition relationnelle. C’est une compétence cognitive et neurobiologique centrale, qui influence directement la qualité de la décision managériale, la gestion des tensions, la cohésion d’équipe et la durabilité du leadership.
Les émotions ne parasitent pas la décision
L’idée selon laquelle la décision serait un processus purement rationnel, que l’émotion viendrait perturber, est scientifiquement fausse. Les travaux d’Antonio Damasio l’ont démontré de manière spectaculaire : lorsqu’un individu perd la capacité d’intégrer l’émotion dans ses raisonnements , suite à une lésion du cortex préfrontal ventromédian, il peut analyser des situations complexes, mais devient incapable de décider. Il lui manque cette “valence émotionnelle” qui hiérarchise, oriente, alerte, priorise. Dans l’activité managériale, les émotions influencent :
- la capacité à percevoir les opportunités ou les menaces,
- la vitesse d’analyse,
- l’appétence pour l’innovation,
- la gestion du risque,
- et même la manière dont on écoute ou interprète un message.
Une équipe sous stress chronique prendra des décisions plus courtes, plus défensives et moins stratégiques. À l’inverse, un environnement émotionnel positif facilite la flexibilité cognitive, encourage la prise d’initiative et améliore la qualité des arbitrages. L’intelligence émotionnelle consiste précisément à reconnaître ces dynamiques et à ajuster le contexte pour maintenir la meilleure version du cerveau décisionnaire.
Stress, régulation émotionnelle et durabilité
Un management qui ignore les émotions engendre souvent un stress organisationnel diffus : ambiguïtés, injonctions paradoxales, exigences floues, absence de reconnaissance, tensions latentes. Ces facteurs activent l’axe HPA (hypothalamo–hypophyso–surrénalien) et maintiennent un niveau élevé de cortisol dans le temps. Or, le cortisol modifie la physiologie de plusieurs structures cérébrales.
- L’hippocampe perd en volume fonctionnel, ce qui affaiblit la mémoire et l’apprentissage.
- Le cortex préfrontal, responsable du raisonnement, de la planification et de l’inhibition, voit son efficacité diminuer.
- L’amygdale, centre de détection du danger, devient hyperactive.
Ce trio neuronal, préfrontal inhibé, hippocampe affaibli, amygdale hypersensible, constitue précisément la signature cérébrale des organisations en tension chronique. Un manager émotionnellement intelligent joue ici un rôle de régulateur neurobiologique. En clarifiant, en cadrant, en donnant du sens, en adaptant les charges, en nommant les tensions, il réduit la pression émotionnelle ambiante et restaure les capacités exécutives du collectif. C’est la base d’un management durable : l’efficience ne peut exister lorsque les cerveaux sont en mode défense.
Climat émotionnel, sécurité psychologique et performance collective
Le climat émotionnel d’une équipe n’est pas un “ressenti subjectif” : c’est un état neurobiologique collectif. Des études en hyperscanning (techniques permettant d’observer plusieurs cerveaux en interaction) montrent que lorsque le climat est coopératif, respectueux et prévisible, les cerveaux des membres d’un groupe tendent à se synchroniser. Cette synchronisation améliore la compréhension mutuelle, facilite les échanges et augmente la cohérence décisionnelle. À l’inverse, un climat de méfiance ou de rivalité interne perturbe cette synchronisation. Les personnes dépensent une grande partie de leur énergie cognitive à se protéger, à anticiper les réactions, à éviter les faux pas. La créativité, la prise d’initiative et la collaboration se contractent. Le manager joue un rôle déterminant dans la création de ce climat émotionnel. Sa posture, ses réactions, sa manière de nommer les enjeux, de reconnaître les contributions ou d’adresser les difficultés envoie en permanence des signaux au cerveau des collaborateurs. Un leadership émotionnellement intelligent ne cherche pas à “calmer tout le monde”, mais à stabiliser l’environnement relationnel pour que chacun puisse mobiliser ses ressources cognitives en confiance.
Prévention de l’épuisement, maintien de la lucidité et soutien de la régénération
Un management durable repose aussi sur la capacité de l’équipe à se maintenir dans un état cognitif permettant la continuité de la performance. Lorsque les émotions ne sont pas reconnues, lorsque les tensions s’accumulent, lorsque la charge mentale n’est pas régulée, les collaborateurs mobilisent leurs ressources de survie au lieu de leurs ressources d’analyse. L’intelligence émotionnelle permet de détecter très tôt les signes d’usure : des micro-indices dans la manière de s’exprimer, la diminution progressive de l’engagement, une vigilance émotionnelle accrue, une irritabilité inhabituelle. Ce sont des signaux faibles, mais scientifiquement les plus prédictifs d’un glissement vers l’épuisement. En prenant en compte ces signaux, le manager peut ajuster les priorités, réorganiser, clarifier ou redistribuer, non par complaisance, mais par lucidité. Il permet au système de “revenir dans sa zone d’homéostasie”, ce qui est la condition fondamentale d’une performance durable. On ne demande pas à un athlète de courir un marathon tous les jours ; on ne peut pas demander à une équipe de fonctionner à flux tendu en continu.
L’intelligence émotionnelle se développe
Contrairement à une croyance répandue, l’intelligence émotionnelle n’est pas un atout réservé aux profils empathiques ou extravertis. Les recherches montrent que c’est une compétence entraînable, au même titre que la planification ou la prise de parole.
- Elle commence par une capacité à observer son propre état interne : reconnaître les premiers signes d’agacement, de fatigue ou de pression, mettre des mots précis sur ce qui se passe. La simple nomination d’une émotion active le cortex préfrontal et réduit l’activité de l’amygdale : on regagne du contrôle.
- Elle se poursuit par une meilleure lecture des autres : repérer les variations subtiles dans l’intonation, la posture ou la participation. Puis vient l’apprentissage de la régulation : différer une réponse impulsive, recadrer sans attaquer, aborder un sujet difficile avec fermeté mais sans menace.
- Enfin, elle s’incarne dans une cohérence : aligner ce que l’on pense, ce que l’on dit et ce que l’on fait. Ce type de congruence crée une sécurité relationnelle profonde qui stabilise non seulement les individus, mais l’ensemble du système collectif.
Les émotions ne sont pas un bruit de fond à éliminer. Elles constituent le langage du cerveau lorsqu’il traite l’importance, la pertinence, le risque, la valeur. Ignorer ce langage, c’est priver le management d’une information essentielle. À l’inverse, le développer permet de naviguer avec plus de lucidité, plus de stabilité et plus d’humanité dans des environnements instables. Un leadership durable n’est pas celui qui “demande plus”, mais celui qui préserve les capacités cognitives et émotionnelles qui rendent le collectif performant sur le long terme. L’intelligence émotionnelle n’est donc pas une option : c’est la compétence qui permet d’utiliser le cerveau humain à son plein potentiel — individuellement et collectivement.
Références
- Amisha, B. (2024). Role of Emotional Intelligence in Leadership and Organizational Performance in Indonesia.International Journal of Psychology, 9(2), 1–12. https://doi.org/10.47604/ijp.2362 (ResearchGate)
- Coronado-Maldonado, I. (2023). Emotional intelligence, leadership, and work teams. Frontiers in Psychology. (PMC)
- Vrontis, D., El Chaarani, H., El Nemar, S., & Dib, H. (2021). The relationship between managers’ emotional intelligence and employees’ performance. Journal of International Business and Entrepreneurship Development, 13(2), 177–196. https://doi.org/10.1504/JIBED.2021.10041930 (ResearchGate)
- Ćwiąkała, J., Gajda, W., Ćwiąkała, M., Górka, E., Baran, D., Wojak, G., Mrzygłód, P., Frasunkiewicz, M., Ręczajski, P., & Piwnik, J. (2025). The importance of emotional intelligence in leadership for building an effective team. (pre-publication). (arXiv)
- Saranya, G., & Thamarai Selvi, S. (2025). The Influence of Emotional Intelligence On Leadership Effectiveness and Organizational Behavior. Advances in Consumer Research, 2(2), 385–391. (Advances in Consumer Research)
- Kumar, P. A. (2025). The Influence of Emotional Intelligence on Employee Engagement and Productivity.(Advances in Consumer Research)
- Ćwiȧkała-Gajda, J., & coll. (2025). The Importance of Emotional Intelligence in Leadership and Team Performance. (managementpapers.polsl.pl)
- “Effets potentiels de l’intelligence émotionnelle des gestionnaires sur les subordonnés au travail : une recension systématique de la littérature” (2024) (ResearchGate)