La fin d’année est un moment ambivalent : entre bilans, échéances qui s’accélèrent, obligations personnelles, fatigue accumulée et pression implicite de “bien finir”, le cerveau se retrouve souvent en surcharge. Pour beaucoup de professionnels, la période censée apporter du repos devient paradoxalement l’une des plus épuisantes. Déconnecter n’est pas un simple choix organisationnel ou un acte de volonté : c’est un processus neurophysiologique complexe, qui demande les bonnes conditions pour fonctionner. Comprendre comment le cerveau se débranche, récupère et se rééquilibre permet d’aborder cette transition avec lucidité et de préserver réellement ses ressources. Finir l’année sereinement n’est pas une question d’effort supplémentaire : c’est une question de mécanismes internes qu’il faut savoir activer.

Le cerveau n’est pas une machine

Après plusieurs mois d’intensité, le cerveau arrive souvent en décembre dans un état de fatigue exécutive, c’est-à-dire une diminution progressive de la capacité du cortex préfrontal à assurer ses fonctions : planification, hiérarchisation, gestion des interférences, prise de recul. Le préfrontal a tendance à se rigidifier, à traiter les informations plus rapidement mais de manière moins fine, et à perdre sa capacité à inhiber les distractions. Ce phénomène est normal : il reflète une forme d’usure liée à l’accumulation de micro-stress, de multitâche et de sollicitations constantes. En parallèle, l’amygdale (structure impliquée dans la détection des menaces) devient plus réactive lorsque la fatigue augmente. C’est ce qui explique la sensibilité accrue, l’irritabilité, les pensées en boucle et la tendance à surinterpréter les signaux sociaux. Lorsque l’amygdale domine, la déconnexion est presque impossible : le cerveau reste en veille, prêt à réagir, comme s’il ne pouvait s’autoriser à relâcher. Cette saturation n’est pas un échec personnel : c’est un état neurobiologique logique. La fin d’année n’épuise pas parce qu’elle est exigeante, mais parce qu’elle intervient après une longue période d’accumulation. Déconnecter exige donc de comprendre comment rétablir l’équilibre entre préfrontal, système limbique et système autonome.

Déconnecter, c’est changer d’état cérébral, pas arrêter d’agir

Beaucoup confondent la déconnexion avec l’arrêt total des activités. Or, la neurosciences montrent que le repos n’est pas l’absence d’activité, mais une modification de l’activité neurale. Pendant les périodes de relâchement, c’est un autre réseau qui prend le relais : le Default Mode Network (DMN), impliqué dans l’introspection, la consolidation des apprentissages, la récupération émotionnelle et la construction de sens. Lorsque nous cessons d’être en mode “tâche”, ce réseau s’active pour intégrer les expériences de l’année, réorganiser les informations, consolider les souvenirs, mettre de la cohérence dans ce qui s’est accumulé. C’est précisément ce processus qui permet d’arriver au mois de janvier avec une vision plus claire, une énergie renouvelée et une capacité de réflexion plus fine. Autrement dit, déconnecter ne consiste pas à “ne rien faire”, mais à s’autoriser à fonctionner différemment. Cela implique de cesser de solliciter le cerveau en mode résolution, urgence, contrôle ou anticipation continue, et de lui permettre de basculer dans un état plus diffus, plus associatif, plus introspectif. Ce changement d’état est essentiel pour éviter de rentrer dans la nouvelle année en mode “survie”.

Restaurer le système nerveux

Pour se déconnecter réellement, il faut cesser de solliciter en permanence le système nerveux sympathique, celui qui mobilise, alerte, active, prépare à répondre. La récupération profonde repose essentiellement sur la réactivation du système parasympathique, qui favorise le calme, la digestion émotionnelle, la réparation physiologique et la baisse de la vigilance excessive. À la fin de l’année, de nombreuses personnes pensent manquer de discipline ou de motivation, alors qu’elles manquent tout simplement de parasympathique. Lorsque l’organisme reste en accélération continue, même les moments de repos ne reposent plus : on dort mal, on récupère peu, on rumine davantage. Des éléments simples mais puissants favorisent cette bascule interne : un ralentissement du rythme, une exposition régulière à la lumière naturelle, des mouvements doux, des respirations plus longues, une réduction des interférences sensorielles. Ces changements ne visent pas à “se relaxer” au sens banal, mais à réinitialiser le système autonome pour permettre au cerveau de retrouver une stabilité interne. Finir l’année sereinement ne dépend donc pas de ce qu’on fait extérieurement, mais du rythme dans lequel on remet son système nerveux.

Libérer la mémoire de travail pour retrouver de l’espace mental

L’une des principales raisons pour lesquelles la déconnexion est difficile, c’est que la mémoire de travail (notre espace mental conscient) est saturée. Elle porte simultanément les tâches en cours, celles à anticiper, les enjeux émotionnels accumulés, et une multitude de petites préoccupations non traitées. Cette accumulation crée un phénomène que les neurosciences cognitives appellent la charge mentale résiduelle : même lorsque nous cessons de travailler, le cerveau continue à simuler mentalement ce qu’il doit encore faire. Pour déconnecter, il faut donc permettre à la mémoire de travail de se libérer. Cela passe souvent par un externalisation : écrire, structurer, planifier minimalement ce qui devra être repris plus tard. Non pas pour continuer à travailler, mais pour dire au cerveau : “tu n’as plus besoin de garder ça en alerte.” Ce mécanisme est extrêmement puissant. Il permet au préfrontal de relâcher sa vigilance, à l’amygdale de diminuer son niveau d’activation, et au système autonomique de se stabiliser. Libérer la charge mentale ne consiste pas à tout terminer, mais à ne plus laisser le cerveau porter seul ce qu’il ne peut pas résoudre immédiatement.

La fin d’année comme rituel neuropsychologique : clôturer pour mieux recommencer

De nombreuses cultures ont développé des rites de fin de cycle. Les neurosciences contemporaines confirment intuitivement pourquoi : le cerveau a besoin de percevoir une transition pour accepter un changement d’état. Sans ce signal, les tâches inachevées continuent d’occuper de l’espace mental, et l’année ne se termine jamais vraiment. Clore l’année avec sérénité nécessite donc un geste symbolique, mais neurocognitivement efficace. Ce geste peut prendre différentes formes : faire un bilan, reconnaître ce qui a été difficile, valoriser ce qui a été accompli, nommer ce qui a évolué. Ce processus donne une intelligibilité émotionnelle à l’année écoulée. Il réorganise les traces mnésiques, renforce la cohérence narrative interne et facilite la transition vers un nouvel état mental. Ce rituel cognitive n’est pas un luxe psychologique : c’est une manière d’utiliser le cerveau comme il fonctionne réellement. Le non-dit, le non-nommé, le non-traité restent activés en tâche de fond. La fin d’année est le moment où l’on peut les remettre à leur place. L’objectif d’une déconnexion efficace n’est pas de “s’arrêter”, mais de restaurer la disponibilité cognitive. La disponibilité cognitive est cette capacité du cerveau à accueillir de nouvelles informations, à produire de nouvelles idées, à redevenir flexible, créatif, lucide. Lorsque la fatigue exécutive est trop avancée, cette disponibilité disparaît. Le cerveau fonctionne par automatisme, réduit sa profondeur d’analyse, perd sa capacité à imaginer ou à anticiper. La déconnexion redonne accès à ces ressources supérieures. En permettant au DMN de se réactiver, au système préfrontal de récupérer, et au système autonome de se rééquilibrer, elle prépare le terrain pour la réflexion profonde, l’innovation et la stratégie — des capacités essentielles en début d’année. Finir l’année sereinement, c’est donc initier les conditions neurobiologiques d’un bon début d’année.

Même avec la meilleure intention, le cerveau ne se met pas automatiquement au repos. Il existe cependant des pratiques simples, scientifiquement étayées, qui facilitent le basculement vers un état neurophysiologique plus stable, propice à la récupération. Ces techniques ne visent pas à “tout couper”, mais à créer les conditions internes qui permettent réellement au système nerveux de se rééquilibrer. Voici celles dont l’efficacité est la mieux documentée :

  • Externaliser ce qui reste en tête : écrire une liste de “points en suspens” libère la mémoire de travail et réduit l’activité du préfrontal, ce qui diminue la rumination.
  • Fermer symboliquement l’année : réaliser un mini-bilan (ce qui a fonctionné, ce qui a été difficile, ce qui a été appris) aide le cerveau à intégrer et à classer les expériences.
  • Réduire la stimulation sensorielle : limiter le bruit, les notifications, les écrans en soirée favorise l’activation du système parasympathique.
  • S’exposer quotidiennement à la lumière naturelle : cela resynchronise les rythmes circadiens, améliore l’humeur et favorise un sommeil profond.
  • Pratiquer une respiration lente (4-6 respirations/min) : cette fréquence est la plus efficace pour réactiver le nerf vague et diminuer la vigilance excessive.
  • Ralentir volontairement la cadence : marcher plus lentement, parler plus doucement, manger plus consciemment envoie un signal physiologique de sécurité.
  • S’autoriser des temps d’errance mentale : laisser le DMN s’activer (regarder le paysage, se promener sans objectif, rêvasser) favorise la consolidation émotionnelle.
  • Créer une micro-structure de repos : garder un rythme léger mais régulier (sommeil, activité physique douce, rituels matinaux) aide le système nerveux à se stabiliser.
  • Éloigner physiquement le travail : ranger, fermer, débrancher ce qui rappelle les tâches professionnelles évite les réactivations involontaires des circuits d’alerte.

Ces gestes, simples mais profondément neurophysiologiques, transforment la déconnexion d’un concept abstrait en un processus réel, mesurable et efficace. Ils permettent au cerveau de se réinitialiser, de retrouver de la clarté, et d’aborder la nouvelle année avec un esprit réellement disponible.

Clore l’année avec sérénité ne dépend ni de la volonté, ni de l’organisation parfaite, ni d’un idéal de déconnexion. C’est avant tout une question d’état interne : un cerveau qui retrouve de l’espace, de la stabilité, de la profondeur et du calme. Un cerveau qui cesse d’être en mode réaction, et qui peut enfin se remettre en mode intégration. Nous ne terminons pas l’année pour la finir Nous la terminons pour récupérer ce que nous avons perdu : de la lucidité, du recul, de la présence, et un accès à nos ressources supérieures. Déconnecter, c’est se donner la permission de redevenir disponible à soi-même. Et c’est probablement l’un des plus grands gestes de leadership personnel que l’on puisse faire en fin d’année.

Références

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Tiffany Corbet

Docteure en neurosciences, je suis spécialisée en vulgarisation neuroscientifique et en neurosciences appliquées au quotidien personnel, professionnel et clinique. J’anime des formations fondées sur les données scientifiques, proposées sous différents formats (digitaux, sur site, gratuits ou payants) afin de rendre les neurosciences accessibles, utiles et directement applicables.

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